La LocSoS en pratique

Illustration LocSOS

Allier réemploi et impact social en faisant levier sur le libre et le design de service.

Comment des smartphones réemployés peuvent-ils aider à réduire les problématiques liées au numérique dans le domaine du social ? C’est la question que j’explore depuis quatre ans avec les étudiant·es du Master IIST (Insertion et Intervention Sociale sur les Territoires – Université Sorbonne-Paris-Nord), dans le cadre de l’UE « Design de services écologique et social ». Cette année, nous avons expérimenté à partir du concept de LocSoS (Location Solidaire de Smartphones). Dans cet article, je reviens sur le contexte de cette expérimentation, sur ce qu’elle m’a appris cette année et sur les évolutions que je souhaite apporter l’année prochaine.

Le contexte de l’UE : allier écologie et social

Le projet racine : SLoCS

C’est l’association Electrocycle et sa vingtaine de membres actifs qui portent depuis 2019 le projet SLoCS : Système de Location et de Cession Socio-éducative de vieux équipements informatiques.

Le mot « Système » est utilisé car l’initiative SLoCS ne cherche pas à développer un simple produit, mais plutôt une filière, c’est-à-dire l’ensemble des activités qui rendront possible la mise en place d’un service. Location et Cession en sont les modalités : notre objectif est de rester flexible face aux contraintes économiques des différents environnements dans lesquels ces initiatives prennent vie. Le terme « socio-éducative », enfin, est un marqueur fort du projet, lié à nos ambitions et à nos milieux d’intervention : nous menons ainsi plusieurs projets en activité, dans le milieu éducatif avec CapTelRepair, sur le terrain du grand public avec 1001 Smartphones, et dans le milieu social avec LocSoS.

Le point de départ de SLoCS est simple : redonner vie à des smartphones encore fonctionnels, mais délaissés par leurs propriétaires. En France, près de 46 millions de smartphones dorment ainsi dans des tiroirs. Beaucoup ont été remplacés parce qu’ils devenaient trop lents, ou parce qu’ils ne suivent plus l’évolution des logiciels imposés par les grands acteurs du secteur. Mais ces contraintes ne sont pas toujours corrélées avec les besoins réels du public. En 2020 par exemple, Apple a d’ailleurs écopé en France d’une amende de 25 millions d’euros pour avoir imposé des mises à jour ralentissant d’anciens iPhone sans en informer les utilisateurs.

Nous utilisons des systèmes d’exploitation libres car ils proposent une autre approche. Ils sont plus sobres et prolongent la durée de vie des smartphones tout en offrant une plus grande maîtrise de leur fonctionnement : choix des applications, limitation de la collecte de données et préconfiguration pour des usages précis. Notre communauté est attachée à la protection de la vie privée, à l’indépendance vis-à-vis des grandes plateformes, à l’entretien du matériel et à l’accompagnement aux usages.

Légende du schéma — Les SLoCS en activité actuellement (2026). Le « socio » du socio-éducatif exprime la volonté d’agir pour un impact social, plutôt en aval. Le « éducatif » concerne les deux côtés : en amont, apprendre en reconditionnant (les hubs lycées / IUT / université) ; en aval, apprendre à utiliser (l’accompagnement aux usages, la médiation). C’est aussi un agencement reproductible : un modèle pensé pour essaimer, qu’un autre acteur peut redéployer sur son propre terrain, selon ses publics et ses contraintes. (https://encommun.org/slocs-un-projet-pedago-entrepreneurial-evalue-par-le-laboratoire-de-recherche-experice/)

Le master IIST

L’UE « Design de services écologique et social » est proposée au sein du Master IIST (Insertion et Intervention Sociale sur les Territoires) de l’Université Sorbonne Paris Nord. Les étudiant·es du master IIST ne sont pas de futurs designers. Ce sont des professionnel·les de l’intervention sociale ou des étudiant·es qui se destinent à ces métiers. Ils connaissent déjà leurs terrains, leurs publics et les effets très concrets de la numérisation sur l’accès aux droits. Mon objectif est de leur transmettre une méthode qu’ils pourront réutiliser dans leur pratique : observer autrement pour construire un service à partir des usages plutôt qu’à partir d’une solution, structurer une intuition, fédérer autour d’une idée.

La démarche pédagogique de l’UE : du terrain à l’image

L’UE se déroule sur quatre séances de deux heures et une journée de tournage. Tout au long de l’année, les étudiant·es travaillent en groupe de sept à dix personnes et se répartissent une quinzaine de tâches, généralement réalisées en binôme ou en trinôme.

La démarche s’organise en deux temps. Le premier temps est consacré à l’enquête de terrain. Les étudiant·es choisissent une structure et rencontrent des professionnel·les afin de comprendre le fonctionnement du lieu, les parcours des personnes accompagnées et les contraintes auxquelles un service de location solidaire devrait répondre.

L’exercice est exigeant. Il faut réussir à embarquer son interlocuteur dans un projet qui n’existe pas encore, comprendre les réalités de la structure et résister à la tentation de chercher des solutions trop vite. L’objectif est de faire émerger des hypothèses d’usage tout en identifiant les conditions de viabilité d’un tel service : ressources disponibles, financement, modalités de prêt, de location ou de cession. Ces éléments sont ensuite synthétisés dans un document de cadrage qui aboutit à un parcours utilisateur, c’est-à-dire la description du chemin parcouru par une personne, de l’apparition du besoin jusqu’à la réponse apportée.

C’est ce parcours qui est ensuite mis en scène. Les étudiant·es écrivent un scénario, réalisent un storyboard, fabriquent personnages et décors, enregistrent les voix, puis tournent et montent leur film. À titre de repère, une minute de stop motion demande déjà environ 80 photographies, quand Wallace et Gromit est animé à près de vingt-cinq images par seconde.

Depuis l’année dernière, cette étape se déroule chez TUMO (https://paris.tumo.fr/climat/), école gratuite de création numérique pour adolescents installée à l’Académie du Climat. L’équipe met à notre disposition son savoir-faire, ses espaces de tournage et son matériel. En une seule journée, il faut coordonner les rôles, gérer les imprévus et produire suffisamment d’images pour le montage. L’organisation devient alors un exercice à part entière.

Le film est avant tout un outil de maturation. En cherchant à raconter une histoire crédible, les étudiant·es mettent leurs hypothèses à l’épreuve et découvrent rapidement ce que leur enquête permet réellement d’affirmer, mais aussi les questions qui restent ouvertes. Les choix nécessaires pour faire avancer le récit révèlent alors autant les forces que les limites de l’enquête.

Les terrains étudiés en 25/26

Le premier groupe a travaillé avec le B.A.A.M. (Bureau d’Accueil et d’Accompagnement des Migrant·e·s), une association entièrement bénévole qui accompagne et soutient des personnes exilées (cours de français, aide avec les démarches administratives, accueil social…). L’entretien a fait émerger beaucoup de problématiques liées aux démarches administratives, à l’identité numérique ou à la traduction. Mais il a surtout révélé un angle mort : la structure étant découverte principalement en ligne, ce sont avant tout les personnes déjà équipées de smartphones qui la fréquentent. L’absence de demande ne signifie donc pas nécessairement une absence de besoin. Cette hypothèse appelle une enquête plus approfondie. Les étudiant·es ont imaginé une LocSoS hébergée par le pôle social de l’association. Leur film, tourné en prises de vue réelle, suit Juanita, qui découvre la LocSoS pendant un cours de français qu’elle suit au B.A.A.M.

Le second groupe a enquêté à l’Espace Paris Jeunes Flandre, une structure municipale du 19e arrondissement. L’exercice s’est révélé plus difficile car peu de prises ont été trouvées lors de l’entretien. Aucun problème d’accès au smartphone n’a été identifié et plusieurs contraintes organisationnelles ont été posées comme des limites fermes à la faisabilité du projet. Les étudiant·es sont néanmoins allés au bout de l’exercice. Ils ont imaginé un service centré sur l’accès au matériel au service des jeunes et des animateur·ices. Leur film est réalisé en stop motion avec des marionnettes en bois habillées de pâte à modeler. Il restitue la vie de la structure : on y suit Yacine et Assa, deux jeunes qui la fréquentent, et Mélanie, une animatrice.

Ces deux enquêtes, comme celles menées l’année précédente chez Halaye et Adoma, sont présentées plus en détail dans un second article.

De l’accès à l’usage

Les premières années de l’UE étaient principalement centrées sur les problématiques d’accès au matériel. Pouvoir disposer d’un smartphone reste un frein pour certains publics, mais les enquêtes menées au fil des promotions montrent que les difficultés d’usage sont tout aussi déterminantes, dans un contexte où les démarches administratives sont de plus en plus numérisées. Ce constat rejoint celui des enquêtes nationales : 15 % de la population est en situation d’illectronisme (ne pas se servir d’Internet ou ne pas maîtriser les compétences numériques de base), une proportion qui atteint 62 % chez les 75 ans et plus (Insee, 2021).

Derrière un même besoin d’équipement se cachent des situations très différentes. Les obstacles tiennent autant à la maîtrise des outils qu’à la langue, à l’accessibilité des interfaces ou à la manière dont les smartphones sont utilisés au quotidien. Cette diversité conduit à déplacer la question : il ne s’agit plus seulement de mettre un téléphone à disposition, mais d’imaginer des services adaptés à des usages précis.

J’ai moi-même mené cette réflexion avec l’association La Canopée, qui accompagne tous les ans plus de 2000 personnes dans l’accès à un logement social. Deux entretiens d’une heure ont été nécessaires pour dépasser l’idée, déjà intéressante, d’un simple service de location de smartphones. En discutant des étapes de l’accompagnement, un irritant est apparu : la densité informationnelle du smartphone rend difficile certaines actions clés du parcours. Une première hypothèse consiste à imaginer un appareil secondaire dédié uniquement à faciliter ces actions. Pour aller plus loin, il faudrait encore rencontrer les personnes accompagnées, expérimenter des prototypes et mesurer leurs effets dans le temps.

Ces évolutions marquent un tournant pour les LocSoS. L’enjeu n’est plus seulement de mettre un smartphone à disposition, mais plutôt d’imaginer des services de location solidaire, alliant smartphones, fonctions et médiation. C’est ce déplacement qui m’amène à faire évoluer la démarche pour l’année prochaine.

Pour 26/27 : trois ajustements pour plus de finesse

Premier ajustement : approfondir la découverte du terrain. Lorsque l’enquête reste trop généraliste, il devient difficile de déplacer la réflexion vers les usages. Jusqu’ici, je ne découvrais les dossiers qu’en fin d’année. Pour atteindre le niveau de finesse de l’exemple précédent, je demanderai désormais des rendus intermédiaires. L’idée sera d’utiliser la première prise de contact pour récolter des informations sur la structure, à débriefer ensuite en groupe. Les étudiant·es devront alors imaginer les particularités, les contraintes, les irritants et les hypothèses à mettre à l’épreuve lors du véritable entretien.

Deuxième ajustement : plus cadrer la journée de tournage. Les étudiant·es sont à l’aise avec la réalisation de petits films, mais une journée passe très vite. Répartition des rôles, circulation des informations, continuité des décisions : tout devient déterminant. Je souhaite m’inspirer davantage de l’organisation d’un véritable tournage, avec des voix off enregistrées en version de travail pour estimer la durée du film, un filage de la journée et un·e réalisateur·rice garant·e de la coordination.

Troisième ajustement : prolonger l’expérimentation. L’UE pourrait être reliée à des lycées techniques : une classe de marketing pour approfondir les enquêtes de terrain, une classe d’informatique ou de développement pour prolonger les scénarios par des preuves de concept testées sur le terrain. L’objectif serait de relier recherche sur les usages, conception et expérimentation dans un même cycle.

En conclusion, pour les LocSoS de 26/27

D’un côté nous avons du matériel fonctionnel et des systèmes libres qui ouvrent une autre voie. De l’autre des besoins critiques et très variés, avec une certitude : l’accès seul au matériel n’est pas le plus gros irritant. Il est temps que l’on se penche sur les usages avec plus de finesse, et pour cela il faut entrer dans le détail des parcours réels.

Justine Hannequin
Designer de services numériques